GeorgiaSat 2007 traversée de la Géorgie du Sud par les sommets

 

22 octobre 2007. Je quitte la France ; j’ai rejoint Manu Cauchy (Doc Vertical) et Agnès Lapeyre à Roissy. Direction Ushuaia, un long voyage en perspective. Nous partons pour la Géorgie du Sud, une île subantarctique. Notre objectif est double : réaliser la traversée de l’île dans sa plus grande longueur et au passage faire l’ascension des plus belles montagnes que nous rencontrerons. La Géorgie du sud est une île montagne, 150 km de long et une trentaine de large en moyenne. Géologiquement ce serait un prolongement de la cordillère des Andes mais les géologues ne semblent pas tous d’accord. La totalité de l’île est couverte de montagnes ; le point culminant est le Mont Paget atteignant 2934 mètres. Tout cela en ferait la destination idéale pour alpinistes si elle n’était pas située sur le passage des dépressions qui viennent du Pacifique. Le régime général de vents d’ouest fait passer les perturbations au dessous du cap Horn ; elles glissent ensuite sur le 55ième parallèle et passent inéluctablement sur la Géorgie.
Nous rejoignons Isabelle Autissier, Lionel Daudet et Tristan Guyon à Ushuaia. Ils sont partis une semaine plus tôt pour préparer Ada 2 le bateau d’Isabelle. Ada 2 est un ketch de 15 mètres en aluminium, spécialement équipé pour naviguer dans les eaux froides.
La Géorgie ne s’atteint qu’en bateau ; pas d’aéroport, pas d’atterrissage possible en avion. Et comme l’île est trop éloignée des terres il est impossible de s’y rendre en hélicoptère. 1500 miles séparent Ushuaia de la Géorgie, une longue navigation à la voile, surtout pour moi qui n’ai jamais mis les pieds sur un bateau à voîle. Je ne sais pas trop ce qui m’attend. On va passer pas loin du Cap Horn et naviguer au travers des 50ième hurlants. L’Everest des marins parait-il ? Je mets la charrue avant les bœufs.

Ushuaia 26 octobre2007. Ces dernières années Ushuaia a grandi avec le développement des croisières en Antarctique. Les passagers arrivent en avion et prennent le bateau pour le grand sud. Nous ferons de même d’ici quelques jours, sur un bateau nettement plus petit.
Les préparatifs se terminent. Dernières réparations, vérifications, achats. Le bateau est rempli à ras bord : pièces de rechange, eau douce, 50 kg de patates, 30kg d’oignons, 70 kg de pâtes, 20 kg de steaks, 10 kg de saucisson, 1 jambon cru…. Avec le matériel d’alpinisme il ne reste plus un seul cm3 d’espace libre. Et comme dit Isabelle il manque toujours 1 mètre à un bateau. Tout est rangé ; un plan du bateau a été établi. Ce qui permet de savoir où tout se trouve : de la courgette à la réserve de sel ou des pièces de rechange pour le bateau. La ligne de flottaison est 50 cm en dessous de la normale, le bateau est très lourd. Il sera peu manœuvrable.
La météo annonce un coup de vent pour demain, on va attendre qu’il passe et on devrait pouvoir partir après demain pour Puerto Williams : un port chilien sur l’autre rive du canal de Beagle à 5 mîles d’Ushuaia. Une première étape tranquille pour mettre au jus les marins d’eau douce que nous sommes Lionel, Manu et plus particulièrement moi, pour qui c’est un baptême de la voile ; hormis la planche à voile je n’ai jamais navigué. Quelle idée de commencer par le cap Horn et les 50ième hurlants ? La motivation pour grimper en Géorgie du Sud est si forte qu’elle nous fait partir vers l’inconnu : comment réagirons-nous dans ces eaux tourmentées ? Heureusement les marins ont l’air solide et ne s’inquiètent pas de nos inexpériences. En espérant que la mer ne soit pas trop grosse pour nous permettre d’arriver en Géorgie du Sud pas trop abimés. Car ensuite le programme sera chargé !

Puerto Williams (Chili) King Edward Point
Dès la sortie du canal de Beagle la mer se creuse, le vent forcit : 20 nœuds, 25 nœuds, 30 nœuds, des rafales toujours plus fortes. Le Cap Horn n’est qu’à 100 miles à l’ouest. La mer se creuse. Le bateau nous secoue. Je découvre que la mer est plate seulement de loin, du sommet d’une montagne. Un peu comme un fractal les visions de loin et de près sont totalement opposées. Lorsqu’on est dessus, les vagues semblent plus grosses qu’Ada. Le bateau roule tangue. La traversée du carré debout est impossible. Même à 4 pattes on est projeté tantôt à bâbord tantôt à tribord ; les ventres commencent à se tordre. C’est un peu comme si on était à l’intérieur d’un immense shaker en action. L’endroit où l’on se sent le moins mal est sa bannette. J’ai vomi sur le mur en face de ma couchette, je devrais aller nettoyer : impossible. Je n’arrive pas à décoller de mon lit. Horrible cela coule et sent mauvais. Même les marins sont malades, dans quel état met-on le bateau !
On fonctionne par quarts de trois heures. Je suis avec Agnès, succédant à Dod et Isa et précédé par Manu et Tristan puis on recommence. Comme nous sommes trois équipes les quarts se décalent de trois heures à chaque fois.
Malgré cela les quarts se suivent et se ressemblent. Globalement nous passons entre 6 et 9 heures par jour à la barre et le reste du temps allongé sur sa bannette.

29 décembre 07. 1 heure du matin. Je barre. Agnès prépare une soupe bien chaude. Le plus grand désordre règne dans les vagues ; elles viennent dans tous les sens. Le vent fait de même, irrégulier en vitesse et en direction. J’ai l’impression que je ne contrôle plus le bateau. Quelle responsabilité ! Avec mes quelques heures de navigations je suis aux commandes d’Ada dans les 50ièmes hurlants. Soudain le bateau entame un virage vers la gauche. J’ai beau tourner le volant vers la droite rien n’y fait ; on part vers la gauche ; sûrement poussé par une vague ? On tourne tellement que la voîle bascule de l’autre coté ; les marins appellent cela empanner. La barre est depuis un moment complètement tournée vers la droite, quelques secondes plus tard le gouvernail se remet à fonctionner et l’on repart vers la droite ce qui fait basculer la voîle de son bon coté. Agnès est remontée ; je lui annonce que je ne maîtrise plus grand-chose, j’ai l’impression que le bateau va où il veut. Elle prend les commandes. Cela n’a pas l’air simple.
Une rafale plus forte et j’entends un bruit sec. Quelque chose a cassé. J’allume ma tikka et éclaire la grand voile ; elle est en vrac toute dégonflée, battue par le vent. Je ne comprend pas ce qui se passe. La bôme s’est cassée en deux.
Je crie la nouvelle à Isabelle et Tristan qui se jettent hors du lit. Il faut affaler la grand voîle au plus vite. Elle risque de se déchirer encore plus. On réalise la manœuvre en titubant sur le pont. La grand voîle est rentrée en vrac dans la carré. Elle n’a que de petites déchirures, au moins une bonne nouvelle.
Comment va-t’on faire pour naviguer dans cette tempête sans grand voile ? Isabelle démarre le moteur et nous poursuivons notre route avec la trinquette (une petite voile à l’avant du bateau). Il faut réparer. Le bateau fait donc route vers le port le plus proche : Port Stanley aux Îles Falkland.
Manu nous colle un patch de Scopolamine derrière l’oreille et des suppositoires ; tout ce qui passe par la bouche est trop rapidement rejeté. Cela va mieux mais on est totalement ensuqué ; je dors plus de 14 heures par jours. La dernière fois que j’ai dormi comme cela c’était en 2000 suite à un traumatisme crânien après une chute en cascade de glace. Nous débarquons à Port Stanley le 1er novembre vers 1h du matin. Résurrection. Très vite je retrouve la forme ; la nuit sans mouvement est beaucoup plus récupératrice. Quelques achats à Port Stanley. Une île sauvage, austère. 2000 habitants. Seule la capitale est pavée ; les autres voies de communications se font par air ou par mer ; et quelques pistes chaotiques.
La bôme est réparée. Une escale de 36 heures. Et on repart sur le shaker. Dod et Agnès sont très malades. Dod dort dans la bannette au dessus de moi. Plusieurs fois j’ai peur qu’il me vomisse dessus, lorsqu’il se jette vers les toilettes. On a perdu le seau ; outil absolument indispensable pour les marins d’eau douce dans les 50ièmes hurlants.
Pour une fois je ne vais pas trop mal. J’évolue comme si j’étais en altitude. Je bouge au minimum et lentement. Je suis en permanence au bord de la nausée. Dès que je m’agite un peu trop la tête tourne et j’ai des renvois dans la bouche.
Le vent tombe. Moteur. On est à 6 nœuds. Ca n’avance pas. Encore 750 mîles.



5 novembre, pas plus de vent. Moteur toujours. Pffff. Marre. Ca n’avance pas. Le seul avantage est qu’il n’y a pas trop de vagues. On commence à aller moins mal. Nous mangeons tous ensemble sur le pont pour la première fois. Yan Guizendanner, notre routeur météo annonce du beau temps pour notre arrivée en Géorgie !

7 novembre 2007. Jamais je n’ai voyagé aussi longtemps. Parti d’Annecy le 22 octobre nous arriverons à destination d’ici une quinzaine d’heure. Seize journées de voyage pour atteindre Grytviken, « préfecture » de la Géorgie du Sud. Nous devons y remplir les formalités administratives. Il faut un permis pour entrer en Géorgie du Sud et s’acquitter d’une taxe de 1000£ pour avoir le droit de camper sur l’île (1500€ ! tout de même). Le gouverneur de l’île Pat Lurcock doit nous présenter les règles à respecter lors de notre séjour. En plus il a traversé la Géorgie dans sa longueur et nous comptons récupérer des informations précieuses pour la traversée et nos futures ascensions.
Derniers quarts, ce sera pour Agnès et moi minuit trois heures : le pire. Toujours pas de vent : calme plat ; nous traversons au moteur. Incroyable dans les 50ièmes hurlants.
Trois heures toutes les six heures cela n’a l’air de rien mais c’est fatiguant, usant à la longue. Ajouté à cela le sommeil intermittent dû aux mouvements du bateau et nous arriverons bien fatigué pour attaquer la traversée. Yan nous annonce du beau temps et pas de vent pour les prochains jours. On va donc commencer tranquillement, histoire de se remettre dans le bain. Saura-t-on encore marcher après avoir titubé pendant 12 jours sur le bateau ?
On aura quand même cassé pendant la traversée (et réparé) une bôme, un rail de mât, un four, un alternateur, une pompe à eau, déchiré la grand voile, le pilote automatique. Et c’est tout ! Cela me suffit.
 
 

 
8 novembre. Grytviken. Enfin la terre, enfin les montagnes, enfin un sol stable. Enfin la Géorgie du Sud. C’est ici qu’a eu lieu une des plus grandes aventures de tous les temps, mêlant l’exploration, la navigation dans ces eaux tourmentées et l’alpinisme ! 1914, à l’aube de la grande guerre Sir Ernest Shackleton a réuni les fonds pour armer deux bateaux : l’Endurance et l’Aurora. Comme Scott vient de parvenir au pôle sud l’objectif de Shackleton est de traverser l’Antarctique en passant par le pole. Il espère se faire déposer en mer de Weddel par l’Endurance ; et rejoindre une équipe arrivant de l’autre côté (Mer de Ross) avec l’Aurora. La guerre est déclarée. Shackelton propose ses bateaux à la Royal Navy. Cette dernière refuse arguant que cette aventure est primordiale à l’image du royaume. C’est un certain Winston Churchill qui signe la réponse alors en charge des affaires militaires. Le 8 août 1914 il quitte Plymouth, le cap est mis sur, Buenos Aires puis Grytviken, dernière étape. Là on discute avec les baleiniers, ils ont une bonne connaissance de l’état des glaces et cette année ce n’est pas excellent. Le départ de Géorgie se fait rapidement après avoir fait le plein de charbon et de nourriture. Cap au sud. Le pack, morceaux de glace à la surface est très vite présent. Le 17 janvier 1915, vers 70° sud l’Endurance se voit coincée alors que la mer commence à geler. Une longue attente commence. Il fait de plus en plus froid. De nombreux essais sont tentés pour dégager le bateau : impossible. Mi février ; l’équipage prépare le navire pour hiverner. La pression des glaces sur la coque devient terrible. L’endurance est dans une zone avec de forts courants. La pression vient à bout de la coque renforcée. Petit à petit le bateau est broyé, écrasé. Le 27 octobre, Sir Ernest Shackelton décide d’abandonner le navire. Les marins récupèrent ce qu’ils peuvent dont les chaloupes. Ils vont essayer de porter les chaloupes jusqu’à la mer. C’est impossible, la banquise vit. Elle est chaotique : impossible de tirer les chaloupes dans ce dédale de blocs de glace. L’idée de rejoindre la mer en tirant tout le matériel est irréalisable. Il faudra attendre la débâcle. Le camp est dressé ; on fait provision de manchots et phoques…
Le 9 avril 1916, une crevasse surgit au milieu du camp. L’équipage saute dans les chaloupes. Dans des conditions terribles toutes les chaloupes atteignent l’Île de l’Eléphant.
Shackelton fait aménager une chaloupe de 7 mètres, le James Caird ; avec 6 hommes ils traversent 1500 km pour atteindre la Géorgie du Sud à King Hakoon Bay, sur la cote sud. Hélas les bases baleinières sont situées de l’autre coté de l’île. Eréintés, trois hommes restent à King Hakoon. En 36 heures, Shakelton, Worsley et Crean parcourent 40 km sur des glaciers immenses, sans carte, et à travers une chaîne de montagne très alpine. Leur stratégie : ne jamais s’arrêter, pensant qu’ils ne se réveilleraient pas. Ils arrivent à la base baleinière de Stromness.
Le lendemain les hommes laissés à King Hakoon sont récupérés et fin août 4 mois après avoir quitté l’île de l’Eléphant ; un bateau chilien le Yelcho parvient à récupérer les 22 membres d’équipage restants : tous indemnes !


Grytviken est une ancienne station baleinière. La plus grande de Géorgie du Sud. Les anglais ont construit une base scientifique et un musée de l’autre coté de la baie : KEP (King Edward Point). L’endroit le plus abrité de l’île, moins de vent, moins de pluie, moins de brouillard… On étudie ici les poissons pour définir des quotas de pêche. Une vingtaine de personnes travaillent à KEP durant l’été austral. Seulement 10 personnes restent toute l’année. Le chef de la base Pat Lurcock fait office de douanier et d’officier d’immigration, sa femme est la postière. Chaque personne qui débarque en Géorgie du Sud doit s’acquitter d’un visa de 100£ et il passe environ 60 cruise ships chaque été avec en moyenne 200 passagers. Lucratif ! Tout comme la poste où les enveloppes pré timbrées se vendent 10€. Entre la poste et les visas la base n’est pas loin de l’autonomie financière.


9 novembre. Nous quittons Grytviken vers 11 heures. La météo annoncée est bonne pour les prochains jours. Ada nous dépose sur la langue terminale du glacier Nordensljorgk. L’objectif est le Mont Paget 2934 mètres point culminant de l’île. Le zodiac se fraie un chemin dans le pack et nous pose sur la plage. Ambiance magique. Le glacier se jette dans la mer sur 5 km ; des séracs de 50 m basculent dans l’eau régulièrement provoquant des tsunamis. La plage est occupée par des éléphants de mer, des manchots royaux et papous, seulement quelques otaries isolées pas trop agressives. Nous remontons le glacier trainant nos pulkas à travers des champs de crevasses désordonnés. Nous n’avons pas l’habitude des cartes au 200000ième et les distances nous surprennent. Nous ne dépasserons pas les 500 mètres d’altitude dans l’après midi. Notre 1er camp en Géorgie du Sud est installé. Dans la nuit le vent se lève ; impossible de fermer l’œil ; la tente est pliée en deux, écrasée sur nous. Le matin nous tardons à nous lever. Le vent a un peu faibli mais est toujours violent. Nous continuons la remontée du glacier vers le Mont Paget. Les montagnes sont encore cachées dans les nuages et nous n’apercevons que des parties. La géographie du site ne correspond pas à nos observations. Incompréhensible. La photo du Paget dont nous disposons est celle de la couverture de la carte de l’île. Et rien ne correspond aux morceaux de montagne que nous apercevons entre les nuages. Vers la fin d’après midi cela se dégage. Et nous comprenons. La photo de couverture de l’unique carte de Géorgie du Sud est inversée. Impensable. Yan nous annonce un plafond nuageux vers 1000 mètres et du beau temps au dessus sans trop de vent. Cela nous motive à quitter la tente à 4h30 alors qu’il neige. Sans routage nous n’aurions pas pris la décision de partir pour une ascension de 2000 mètres sous la neige et sans visibilité. Nous avons bien repéré l’itinéraire la veille et la montée dans les nuages se fait bien. Nous rejoignons un éperon rocheux ; la neige au dessus est trop dure et entrecoupée de bandes de glace vive. On laisse les skis au sommet de l’éperon ; marquant soigneusement l’endroit avec nos GPS. Nous passons au dessus de la mer de nuages. Grand beau à l’infini. Notre sorcier des nuages a fait de bonnes prédictions. La suite se redresse après une grosse rimaye, la pente atteint les 80° par endroit. Puis la pente se couche, 200 mètres sous le sommet une glace vitreuse extrêmement dure apparait. Incroyable que la neige n’arrive pas à tenir dans des pentes aussi peu raides. Les vents doivent souffler ici à des vitesses folles pour balayer la neige comme cela. 12 h 30 nous sommes au sommet. La mer de nuages est à l’infini. On distingue le haut de la face sud du Paget. Seuls quelques sommets émergent : le Sugartop, Le Nordensjlork, le Carse. Moments privilégiés. Instants précieux. Nous savourons ce soleil rare. Nous plaisantons en prétendant voir l’Antarctique au loin. La descente se fait en 10 pointes sur cette glace dure comme de l’acier ; brûlants les quadriceps. Puis lorsque la pente forcit sur abalakovs secs, satisfaits de ne rien laisser en place.

Pic Sheridan 12 novembre. Lever 4h. Il a neigé 20 cm dans la nuit. Aucune visibilité. Nous partons quand même vers le Sheridan Pic (1000 m). Notre routeur nous a annoncé du beau temps. C’est Pat Lurckok qui nous a parlé du Sheridan. Ce sommet a été nommé en 1982 avec quelques autres en hommage aux militaires qui ont « délivré » la Géorgie du Sud lors du conflit pour l’appartenance des Malouines et de la Géorgie du Sud entre l’Argentine et le Royaume Uni. Pour le 25ième anniversaire de la libération de la Géorgie. Guy Sheridan est le colonel qui commandait les forces armées britanniques en Géorgie du Sud. Avec une cinquantaine de marines il a fait prisonniers les 90 argentins qui avaient débarqué. C’est irréel de penser qu’il y a eu une guerre dans un endroit pareil. Il n’y a qu’une dizaine d’années que les militaires ont quitté l’île. Le Royaume Uni a longtemps voulu garder une présence militaire. Encore maintenant un focker de surveillance survole régulièrement l’île et surveille les bateaux aux alentours. Nous remontons une pente de neige à 35° la neige est poudreuse sur fond dur. Par précaution et au cas où une avalanche se déclencherait on s’éloigne les uns des autres. Ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. Ensuite une arête rocheuse saupoudrée, localement délitée nous emmène sur ce beau sommet. La neige s’est arrêtée de tomber ; le brouillard s’est levé. On voit la baie Cummberland au fond et le glacier Nordensljorkd et ses icebergs. C’est féérique. Un rappel de 60 mètres puis on désescalade l’arête, et rechaussons nos skis au col. Entre temps la neige a chauffé. La poudreuse fraîche de ce matin s’est transformée en neige lourde. La cohésion a diminué. A chaque virage on déclenche une coulée de neige lourde. Les conditions changent très vite en Géorgie du sud. Nous rejoignons le bateau refuge en fin d’après midi. Retour au seul quai de Géorgie : Grytviken.

15 novembre La météo nous annonce une belle période. Ada nous dépose avec Dod au fond de Harpon Bay. Une petite cabane y a été construite probablement par l’armée. Nous partons vers 5 heures et remontons le glacier Lyell. Une ligne majeure s’impose à nous. Une goulotte 800 mètres, puis du mixte et des pentes de neige mènent directement au Sugartop. L’attaque se situe vers 600 mètres cela fait donc une ligne de 1700 m. exceptionnel ! On y reviendra. Une autre goulotte s’impose au Surprise Peak ; plus courte elle correspond mieux au créneau de la météo d’aujourd’hui qui annonce du mauvais temps le soir. Nous grimpons sans nous encorder une succession de petites cascades de glace et de couloirs. La plus belle journée du séjour, 12 heures sans nuage. Retour à Grytviken. Nous retournons à Harponhut le 19 ; cette fois Manu nous accompagne. Le créneau annoncé par Yan est assez court et nous optons pour une voie au Quad5 (5555 pieds) qui devrait être plus rapide que le Sugartop. Nous passons une super soirée à HaponHut les marins nous ayant rejoint en ski. Le temps se couvre très vite. Nous attaquons le couloir avec quelques flocons. La neige tombe de plus en plus fort. Le vent se lève. Les spindrifts forcissent. Le danger qu’une petite coulée nous bouscule devient trop fort. On redescend.
Yan nous annonce une météo plus perturbée pour la semaine qui vient. Il semble alors opportun de commencer la traversée. Nous avons besoin de beau temps pour faire de l’alpinisme, un temps très moyen voire du mauvais temps peut convenir pour la traversée. Ada quitte Grytviken pour la Baie d’Elsehul. Les alpinistes adoptent la technique « bannette » : dès que le bateau bouge tout le monde au lit. Cela marche pas mal : on ne vomit plus (ou moins). On est loin d’être à 100% après chaque navigation et il nous faut quelques heures à terre pour récupérer. Le 25 novembre le vent s’établit à 40 nœuds. Impossible de se faire déposer en zodiac sur la plage. Nous passons la journée au mouillage, bien secoués par les mouvements du bateau. Avec le vent le poêle à gasoil ne fonctionne pas correctement il recrache des vapeurs de gasoil à l’intérieur du carré. Le cocktail avec les mouvements du bateau est explosif : nous finirons tous avec des maux de tête et de ventre sur le pont du shaker.
Elsehul est le royaume des otaries à fourrures. Il y en a des dizaines de milliers organisées en rangées sur la plage : au 1er plan les males dominants. Chacun défend une portion de plage qu’il préserve pour son harem. Traverser ces hordes d’otaries est terrifiant. Il n’est pas question de se faire mordre. Il est clair qu’une morsure aurait toutes les chances de s’infecter et de compromettre la poursuite de notre périple. Notre stratégie est simple : nous formons la tortue romaine. Le premier avance en frappant des casseroles le plus fort possible, une personne se poste sur chaque flanc avec ses bâtons de skis. Généralement les gros males se poussent au son des casseroles, mais parfois il faut leur jeter des pierres, voire les frapper sur la truffe. Parfois ils chargent, heureusement ils se déplacent moins vite que nous. La première étape de la traversée présente des difficultés inattendues ! Déposés par Ada vers 9h30 nous atteignons Right Whale Bay vers 18 heures. Le refuge nous attend. La soupe est chaude.


27 novembre. Réveil 4h. Il neige à l’horizontal. 35 nœuds. A 8 heure c’est mieux. On est sur la plage de RWB vers 11 heures. Le passage des hordes d’otaries est à nouveau terrifiant. Plusieurs males ne veulent pas bouger d’un cm. On a du mal à avancer. Cela passe de peu, pas loin des crocs. La carte au 1/200000ième ne permet pas de définir un itinéraire précis. Il reste des zones floues. Dans certains cas plusieurs options semblent équivalentes. Le choix est alors aléatoire. Arrivés au Corner Cragg nous basculons plein sud. Une surprise nous attend ; pas indiquée sur la carte : à 200 mètres d’altitude, une barre rocheuse non cartographiée coupe notre chemin. Nous trouvons un cheminement : une désescalade dans du rocher pourri, skis sur le dos. La suite de la journée est sans surprise : le glacier Ryan puis une descente tranquille jusqu’au Sunset Fjord.


28 novembre. Pour une fois le temps est correct lorsque le réveil sonne à 4 h. Il commence à pleuvoir lorsque nous arrivons sur la plage. Le brouillard fait son entrée : visibilité nulle. Je connecte le GPS. C’est à n’y rien comprendre. Nous devrions être dans des pentes douces alors que nous sommes dans des pentes à 60°. Nous basculons sur l’autre versant ; une éclaircie, nous sommes trop à gauche. Le tracé sur une carte au 1/200000ième doit être ultra précis. On en apprend tous les jours. Je devrais être bien plus rigoureux dans les positionnements des waypoints : 1 mm correspond à 200 mètres sur le terrain et à certains endroits nous avons besoin d’une localisation à 30 mètres près. Nous skions jusqu’à Salisbury plain : la plus grande colonie de manchots royaux de l’île. Des centaines de milliers de manchots qui piaillent. Spectacle unique. Nous poursuivons jusqu’à Sealeopard Fjord, une longue portion sur la plage confrontés aux otaries toujours aussi agressives.
Ada ne peut pas mouiller ici et nous partons dormir à Prince Olaf Harbour, une ancienne station baleinière habitée aujourd’hui par des otaries. Le lendemain il y a trop de vent et Ada ne peut pas nous déposer à Sealeopard Bay.

30 novembre. Les conditions de vent sont meilleures. Il pleut et il n’y a pas de visibilité. Ada nous dépose et c’est au GPS que commence la journée. Notre objectif est de rejoindre Antarctic Bay. Alors que nous passons au dessus de la mer de nuages sous un vent violent ; la vacation VHF avec Ada nous apprend qu’ils n’arrivent pas entrer dans Antarctic bay : le vent est trop fort et la pack trop dense. Nous descendons le glacier Purvis où Ada parvient à nous récupérer. Yan nous annonce quelques belles journées. Nous allons tenter de grimper autour des Tridents. Le 1er décembre, nous quittons Ada dans le brouillard avec pulkas, matériel technique et 5 jours de vivre. Encore une journée entière dans le mauvais temps, GPS de rigueur. Nous basculons sur King Haakon bay. La baie où avait abordé Sir Ernest Schakelton en 1916. Puis on passe le Schakelton Gap et remontons le glacier Brigg. Quel dommage de ne rien voir, il y a sûrement des objectifs de tout premier ordre autour de nous. Le GPS nous indique que nous sommes à 1km du pied des Tridents. On installe le camp et on verra demain.
2 décembre. 4h. Grand ciel bleu. Des sommets magnifiques partout autour de nous. Lequel gravir. Nous avons l’embarras du choix. Nous optons pour le Worsley (1104 m) un magnifique sommet pointu et bifide. L’idée est de faire l’arête joignant les deux sommets. Une belle course d’arête entre ciel et neige. Le sommet s’atteint par une tour de givre verticale ; des formations de neige collée caractéristiques du grand sud. Du sommet nous voyons les deux cotés de l’île. Le coté sud nous apparaît encore plus sauvage et austère. De gros icebergs tabulaires dérivant depuis l’Antarctique terminent leur course ici bloqués par la Géorgie du Sud. Il commence à pleuvoir ; il pleuvra toute la nuit. Nous passons finalement toute la journée dans la tente ; la météo reste exécrable. Le 4 est annoncé beau par notre routeur depuis un moment. On y croit et on espère. Notre objectif est de traverser les 3 sommets des Tridents. A 3 heures il pleut. 4 heures pareil. 5h pareil. 9 heures pareil. Dod y croit encore et nous incite à partir vers le sommet principal. Il est surmotivé et part un peu au pif. On ne trouvera le bas de la paroi qu’après une longue errance sous la pluie et les rafales. Il n’y a pas de visibilité. On rentre à la tente, récupérons le matériel technique et redescendons au bateau

. Baie de la possession


7 décembre. La traversée continue. Nous sommes remontés hier au camp du Trident. Le plateau Khol que nous traversons est immense : 15 km en ligne droite depuis le glacier Brigg jusqu’au col Gjelstald. Après une matinée ensoleillée les nuages font leur apparition. Je rebranche le GPS pour passer le col. La descente sur le glacier Lancing se fera encordés ; le pire qui soit : skier encordé avec une pulka. Les glaciers Lancing et Christensen sont bien crevassés et nous remontons assez haut pour éviter les zones de crevasses. Nous installons le camp sur la Gjerulf : nous avons parcouru 27 km à vol d’oiseau aujourd’hui. C’est du bon boulot avec les pulkas.
8 décembre. Nous levons le camp à 4h40. Le glacier Christophersen est tourmenté. Un dédale de crevasses et de tours de glace éphémères nous pousse vers le haut. Le Hennigsen et le Helland passent comme des lettres à la poste. Nous arrivons à cent mètres au dessus de la côte ou Ada doit nous récupérer. En dessous de nous une barre de séracs et l’eau est recouverte d’un pack très dense. Ca ne passe pas. Nous remontons et trouvons un autre chemin qui nous amène à une plage accessible autant à pieds qu’en zodiac. Le chemin est encombré d’éléphants de mer ; on marche presque dessus pour rejoindre le rivage.


9 décembre. Nous restons sur le bateau ; il faut tout faire sécher. Pas simple même avec le chauffage qui ne fonctionne pas bien et le taux d’humidité maximal. Ada mouille à Ducloz Head, un des seuls mouillages de la cote sud. Il y a quelques ruines, cet endroit fut utilisé par des chasseurs de phoques. Ce mouillage est confortable mais c’est un piège : si le vent de sud se lève il sera impossible d’en sortir et le bateau pourrait être projeté sur les rochers. Or notre routeur nous annonce des vents de sud, Isabelle a repéré un autre endroit et les marins déplacent le mouillage. La mer bouge plus ici mais il sera possible de quitter l’endroit se le vent forcit.


10 décembre. Une tempête est annoncée. A 1 heure nous décidons de rester au lit. Finalement le vent faiblit et la journée n’est pas si mal. Seuls quelques sommets restent accrochés par des nuages. On en profite pour reconnaître l’étape suivante en bateau et déposer les pulkas et le matériel au pied du glacier Brogger. Agnes, Tristan et Dod font le dépôt. Il leur faut traverser un pack épais, l’arrivée sur la plage se fait avec une vague de crue ; Dod y laisse son appareil photo.


11 décembre. A 1 heure du matin le vent souffle à 20 nœuds au mouillage. Nous décidons de partir quand même. J’ai des doutes. Le vent forcit dès que l’on sort du mouillage, 30 nœuds face au bateau. Ada n’avance qu’à 2 nœuds avec peine. Les vagues se creusent et déferlent. La dépose en zodiac n’est pas possible ; on rentre au mouillage. A une centaine de mètres du bateau on aperçoit 3 orques. Ils viennent nous voir et l’un d’eux émerge à deux mètres du bateau. Quel bel animal ! Le lendemain la météo ne varie guère ; du vent, pas de visibilité et de la neige. Le bateau roule et tangue au mouillage ; je ne suis pas en forme. Le 12 vers midi le ciel se dégage et on quitte enfin le shaker. Ada nous dépose au glacier Helland, nous mettons 5 heures pour rejoindre le mouillage de Ducloz Head ; une étape variée avec de l’escalade et du bon ski.

13 décembre. Ducloz Head Brooger glacier. Le crux

Nous quittons Ada avers 10 heure. Comme souvent le vent est tombé dans la matinée. Le ciel semble vouloir se dégager. Cela ne dure pas et après une centaine de mètres il pleut. La pluie va durer toute la journée. L’horreur les peaux de phoque ne collent pas aux ski. La neige colle aux peaux de phoque. Le vent se lève. La visibilité est nulle. Rien ne fonctionne comme il faudrait. L’itinéraire que nous avions repéré depuis le bateau est bien. Nous traversons sous la face sud du Mont Paget aux dimensions himalayennes : 3000 mètres de glacier suspendus qui se jettent dans la mer. En France en regardant sur google earth j’avais été interpelé par ces faces raides de 3000 mètres j’y imaginais des itinéraires d’alpinisme technique dans une immense face raide. Hélas les faces sont striées de barres de séracs sur plusieurs niveaux. Impossible de tracer un itinéraire non suicidaire. Le versant sud de la Géorgie est plus sauvage, plus abrupt. Les mouillages sont rares et peu confortables. Les glaciers tombent dans l’océan, gigantesques, chaotiques, tourmentés. Le choix de passer sur ce versant est à double tranchant : l’itinéraire est plus court à vol d’oiseau mais plus raide et plus tourmenté avec de gros points d’interrogation. Il pleut encore. La rampe que nous avions repérée depuis le bateau passe : c’est le seul endroit. Nous errons à travers un chaos de tours de glace et de crevasses plus profondes les unes que les autres. Un petit col repéré du bateau nous dépose sur le glacier Reusch. Encore le chaos. On essaye tout droit. Impasse. Plus bas. Impasse. Nous buttons à chaque fois sur d’immenses crevasses. Nous remontons finalement de 650 mètres pour parvenir dans une zone plus lisse. Le chaos cesse mais pas la pluie. Nous rejoignons les rochers d’Austin Head. Il nous faut maintenant les longer jusqu’au couloir qui nous permettra de basculer sur l’autre versant. Le glacier est plus tourmenté que jamais ; il nous faudra par endroit passer en escalade sur le rocher au dessus de crevasses. Après un court passage exposé sous des séracs nous atteignons le couloir. La remontée est délicate ; c’est parfois de l’éboulis très raide parfois de la terre dure. Encore plus qu’à chaque arrivée à un col le suspense est fort. Ici nous n’avons pas d’autre solution ; la journée a déjà été longue et intense. Personne n’a envie de revenir en arrière et de repasser à la montée sous les séracs. Il faut que cela passe. Quelques mètres sous le col j’imagine l’autre coté : un grosse falaise, des séracs, une pente de neige douce ? Les derniers mètres sont en rocher, quelques mètres en III. Joie intense. C’est une pente douce. Le glacier qui suit se traverse facîlement. Nous arrivons aux pulkas vers 20 heures. La pluie faiblie. Nous sommes trempé. Une journée entière de pluie et de vent, les pieds ont passé la journée dans la neige détrempée sont comme si l’on sortait d’un bain trop long. Nous mouillons tout dans la tente. Le site de bivouac est unique ; une petite prairie coincée entre des barres de glace de 80 mètres.
14 décembre. 7h il pleut. Il faut entrer dans les chaussures trempées, puis porter les pulkas jusqu’au glacier skiable. L’horreur. La température baisse. Il neige c’est mieux. La visibilité devient nulle ; on rebranche le GPS et le compas. Petite journée ; on plante la tente vers 16 heure sous le col du Spenceley.


15 décembre.
3 heure ciel bleu.

La journée carré d’as. Nous découvrons le paysage autour de nous. Magnifique ; que de superbes sommets ! Le Nordenskjöld, le Brooker, le King, le Carse, Le Baume… Que d’objectifs ! Nous tentons un raccourci ; un col qui nous évite de redescendre de 300 mètres. On ne sait pas ce qu’il y aura de l’autre coté. Une belle pente nous propulse sur le Novosilski. Nous traversons le Harmer, le Jenkins, le Graae puis le Filippi. Le brouillard fait son apparition ; nous recommençons la navigation au GPS. A la fin du Filippi nous apercevons Larsen Harbour et le zodiac. Une dernière descente ; les marins nous attendent tous les trois. Une journée idéale toutes les portes se sont ouvertes, pas d’erreur, les bonnes options ont été prises. La traversée se clôt en beauté. 32 km à vol d’oiseau.